Guérir les histoires, créer des ponts : l’écho d’un atelier dans un monde fracturé 

27 août 2025

Cet article est tiré de le l’infolettre de juin de notre partenaire, l’Institut Healing of Memories en Afrique du Sud.

En mars 2025, alors que l’offre controversée des États-Unis d’accorder le statut de réfugié aux Sud-Africains blancs faisait la une des journaux, une réflexion silencieuse mais profonde s’est déroulée dans une salle d’atelier de Johannesburg. Quinze vétérans des luttes de libération de l’Afrique du Sud – cadres de l’ANC (Congrès national africain)/MK (uMkhonto we Sizwe, branche militaire du Congrès national africain d’Afrique du Sud), anciens soldats de la SANDF (Force de défense nationale sud-africaine) et conjoints de soldats – se sont réunis pour un atelier de guérison des mémoires. Leur objectif ? Faire face au traumatisme personnel persistant des violences de l’apartheid et aux divisions non cicatrisées qui fracturent encore l’âme de l’Afrique du Sud. 

Dans le contexte d’une nation fracturée, cet atelier a proposé un contre-discours : le pouvoir de la mémoire collective pour affronter et panser les blessures de l’histoire et la possibilité d’une réconciliation. 

Les participants, dont beaucoup étaient endurcis par des décennies de combats et de pertes, sont arrivés avec des attentes aussi vives qu’optimistes : « Je veux enterrer la haine. » « Je veux pardonner. » « J’ai besoin de paix. » Parmi eux se trouvaient des vétérans de l’uMkhonto weSizwe de Tembisa, d’anciens officiers de la SANDF de Pretoria et des femmes dont les défunts maris avaient participé aux combats. Le cœur émotionnel de l’atelier a été la projection d’une vidéo du Père Michael Lapsley (fondateur de l’Institut pour la guérison des mémoires (IHOM), survivant des attentats aux lettres piégées de l’apartheid. Elle a ravivé des souvenirs profondément douloureux, faisant pleurer certains participants ayant vécu ou été témoins de traumatismes similaires. 

Plusieurs ont partagé leurs propres histoires douloureuses en réponse, ouvrant un espace de réflexion et de guérison collectives. 

Les animateurs ont habilement réorienté les participants, passant du récit de victimisation à la prise de conscience de leur propre pouvoir, grâce à une méthode d’expression comme le dessin et le récit en petits groupes. L’atelier a permis de canaliser la douleur vers la réflexion. Les participants se sont exprimés par le dessin et le récit, ce que certains ont décrit comme une « parole sur papier ». Dans un moment fort, un exercice de dessin a libéré des émotions refoulées depuis des décennies. […] Ces réflexions personnelles ont fait écho au combat national actuel de l’Afrique du Sud : comment reconnaître et honorer la douleur passée sans s’y laisser emprisonner. […]

Le dernier jour de l’atelier, le groupe a organisé une célébration de la « guérison vers le progrès », mêlant « Plea for Africa » de Sibongile Khumalo à des vidéos sur le thème de l’unité, comme « We All Bleed the Same ». 

Le changement d’atmosphère, passant de la tension du premier jour au sentiment de connexion du troisième, témoignait de la méthodologie de l’IHOM, celle de « l’amour armé », selon Paulo Freire : un amour qui confronte les dures réalités pour construire la solidarité. 

Alors que les Sud-Africains blancs demandent le statut de réfugié aux États-Unis, invoquant les attaques contre les fermes, les politiques de discrimination positive et le déclin économique, cet atelier posait un défi silencieux : une nation peut-elle guérir si ses habitants fuient plutôt que de se faire face ? Alors que le débat américain réduit les complexités de l’Afrique du Sud à des slogans politiques, les témoignages des vétérans ont révélé une vérité plus profonde : les traumatismes non résolus alimentent les cycles de peur et de division. 

Pour que l’Afrique du Sud puisse guérir, elle doit prendre en compte non seulement les inégalités matérielles, mais aussi les blessures que l’apartheid et ses conséquences ont infligées à toutes les ethnies. Comme l’a montré l’atelier, la guérison commence par des espaces sûrs où même les souvenirs les plus douloureux peuvent être exprimés, entendus et progressivement transformés. 

Partager des expériences personnelles de l’époque de l’apartheid, en particulier lorsqu’il s’agit de personnes issues de groupes différents, peut être difficile, mais nécessaire. Lorsque de tels échanges se concluent par un respect mutuel, une poignée de main, voire un sourire, plutôt que par une offense personnelle, cela marque une étape importante vers la guérison. Cela ouvre également la voie à une compréhension plus profonde : tous les individus ne partagent pas les mêmes points de vue ni ne portent la même responsabilité du passé. 

L’atelier de l’IHOM s’est terminé par un engagement des participants à « enseigner et apprendre » de leurs expériences. Pourtant, ses répercussions répondent à un impératif national. Alors que l’Afrique du Sud est aux prises avec le symbolisme de ses citoyens cherchant refuge à l’étranger, ce rassemblement d’anciens combattants – noirs et blancs, membres de l’ANC et de l’ancien régime – offre un modèle. La guérison n’est pas un luxe ; c’est le fondement d’une société où chacun choisit de rester et de se reconstruire. 

La transformation est un cheminement, pas une destination. Pour l’Afrique du Sud, ce cheminement exige davantage d’ateliers, davantage de dialogues et davantage de courage pour affronter le passé, non pas comme un fossé, mais comme un pont. L’alternative est une nation fracturée non seulement par la race ou la classe sociale, mais aussi par les souvenirs non cicatrisés qui divisent son peuple. 

« Nous ne pouvons guérir ce que nous ne reconnaissons pas. Nous ne pouvons construire la paix sans affronter les guerres qui nous habitent ». Adapté des réflexions des participants à l’atelier. 




L’atelier Guérison des mémoires est offert au Québec deux fois/an par le CSJR. Il est né du partenariat avec l’Institut Healing of Memories en Afrique du Sud.
Il s’adresse à toutes personnes souhaitant avancer sur son chemin de guérison dans un espace sécuritaire.

Pour en savoir plus sur l’atelier offert au Québec et connaître la prochaine date de l’atelier, cliquez ci-dessous :

Centre de services de justice réparatrice | 7333 rue Saint Denis, Montréal Qc H2R2E5 | 514 933-3737 | csjr@csjr.org 

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